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Session ordinaire de 2005-2006 - 29ème jour de séance,
67ème séance
2ème SÉANCE DU JEUDI 17 NOVEMBRE 2005
M. Gérard Grignon - L'outre-mer a besoin avant tout d'une
politique globale de développement portant sur le long terme.
Cela signifie qu'il faut cesser de lui donner des coups de poignard
dans le dos à chaque examen d'une loi de finances, sans
même respecter les dispositions adoptées les années
précédentes. Sans vision globale, il serait irresponsable
de mettre fin à telle ou telle disposition.
C'est évidemment vrai pour Saint-Pierre-et-Miquelon, où lors
de votre récente visite, Monsieur le ministre, vous avez
pu constater que les collectivités locales sont dans une
situation budgétaire particulièrement difficile.
L'archipel ne s'est jamais remis du lamentable échec de
la France lors de l'arbitrage frontalier de New-York et de l'arrêt
quasi-total de son unique activité productrice, la pêche à la
morue. C'est dans ce contexte économique sinistré qu'en
1994, j'avais déjà affirmé que la part laissée à la
collectivité territoriale dans le financement du nouvel
aéroport était beaucoup trop importante.
L'avenir de l'archipel passe par la mise en place d'une convention
de développement économique, social et culturel,
engageant l'Etat et la collectivité territoriale sur le
long terme et intégrant la prise en charge de la dette,
conséquence de l'échec de la France à New-York
en 1992. Par ailleurs, Monsieur le ministre, je souhaiterais que
vous fassiez le point sur la réalité des dépenses
de l'Etat dans l'archipel ces deux dernières années
par rapport aux engagements pris.
J'ai demandé à plusieurs reprises l'attribution
d'une subvention d'équilibre à la commune de Saint-Pierre.
Vous en aviez accepté le principe ; je souhaiterais que
vous précisiez les dispositions que vous avez arrêtées.
Par ailleurs, force est de constater que dans certains domaines,
les choses n'avancent pas, en particulier en matière sociale.
Premier exemple : en 2000, j'ai fait adopter un amendement à la
loi d'orientation sur l'outre-mer permettant la coordination des
régimes de protection sociale de métropole et de
Saint-Pierre-et-Miquelon. Cinq ans après, le décret
n'est toujours pas sorti ; les Saint-Pierrais et Miquelonnais sont
parfois considérés comme des étrangers vis-à-vis
du régime général et ne peuvent posséder
la carte Vitale.
De même, la commission d'action sociale de la caisse locale
réclame en vain depuis cinq ans la modification de l'arrêté interministériel
fixant sa composition.
Quant aux prestations familiales, elles datent dans l'archipel
d'un arrêté de 1966, et la plupart des prestations
servies en métropole - l'allocation de rentrée scolaire
ou l'allocation parentale d'accueil du jeune enfant par exemple
- n'existent pas. Nous avons fini par obtenir le principe de l'extension
de ces dispositions dans l'archipel par voie d'ordonnance cet été,
mais rien n'est encore appliqué, le décret étant
bloqué faute de l'accord de Bercy sur la nécessaire
adaptation du plafond pour que les prestations touchent le même
pourcentage de familles qu'en métropole.
Enfin, nous réclamons depuis quatre ans, vainement, la
modification de la loi de juillet 1987 instituant un système
d'assurance vieillesse, qui est injuste et inefficace. Des femmes
seules ne perçoivent que 720 euros par mois, alors que la
cuve de fuel domestique coûte 576 euros... Elles sont réduites à un
bien triste choix : se chauffer ou se nourrir.
C'est pourquoi je vous ai demandé, en complément
des actions pouvant être engagées localement, de débloquer
une enveloppe budgétaire dans le cadre des aides à l'habitat
pour permettre aux personnes âgées et à faibles
ressources de passer le cap de l'hiver dans des conditions dignes.
Je terminerai en évoquant brièvement trois dossiers
importants.
Le premier est celui de la desserte maritime de l'archipel, compétence
de l'Etat dans le cadre de la continuité territoriale.
Au cours de ces douze dernières années, ce secteur
a connu deux ou trois plans de restructuration, le dépôt
de bilan de quatre ou cinq sociétés maritimes, sept
navires différents et des subventions aux montants constamment
remis en cause. La population est en permanence prise en otage,
victime de l'augmentation des coûts du fret, des irrégularités
des approvisionnements ou de l'arrêt de la desserte. Vous
avez, Monsieur le ministre, décidé le 15 septembre
l'envoi d'une nouvelle mission, et à nouveau, le navire
est à quai. Ne pensez-vous pas que le contrôle de
l'Etat doit s'exercer plus régulièrement ? Quelles
sont les conclusions de la mission ? Le coût réel
de la desserte doit être objectivement établi et rendu
public. En tout cas, il devient impératif et urgent d'agir
car l'archipel est sans desserte depuis plus de dix jours. Il est
presque totalement privé de produits frais, de nombreux
containers sont bloqués à Halifax à l'approche
des fêtes de Noël. L'absence d'approvisionnement en
produits pharmaceutiques pose problème. C'est demain que
la desserte doit reprendre !
Enfin, il est nécessaire de préparer l'échéance
2007 qui verra la renégociation des accords de pêche
franco-canadiens de 1994. Il y va de l'avenir des activités
pêche dans l'archipel. Je termine, Monsieur le président...
M. Victorin Lurel - Prenez votre temps : voilà un très
bon discours d'opposant !
M. Gérard Grignon - Vous savez que si la France tient à maintenir
sa présence dans cette région riche en gisements
d'hydrocarbures, elle doit demander l'extension de sa juridiction
au-delà des 200 miles marins, jusqu'aux limites du plateau
continental, en déposant, avant mai 2009, un dossier devant
la commission compétente de l'ONU. Or, deux ans sont nécessaires
pour établir un dossier et rien n'est encore décidé.
La France, défaite en 1992 à New York, a-t-elle décidé de
disparaître noyée le long des côtes de Terre-Neuve
? Le Canada a étendu son influence à 370 miles marins
au large de ses côtes, alors que le droit international maritime
offre à notre pays une chance inespérée et
unique. Je souhaite, Monsieur le ministre, connaître vos
intentions sur ce dossier fondamental et j'attends des réponses
sur l'ensemble des sujets que je viens d'évoquer.
Je vous remercie par avance et vous fais entièrement confiance
(Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).
3ème SÉANCE DU JEUDI 17 NOVEMBRE 2005
M. Gérard
Grignon - Tous les spécialistes du droit international maritime
considèrent que le jugement rendu par le tribunal arbitral
de New York en 1992 et délimitant les frontières
maritimes de la France et du Canada autour de Saint-Pierre-et-Miquelon,
a été un échec pour notre pays. Les raisons
en sont connues : négligence, indigence des moyens matériels
et humains avec lesquels la France a préparé ses
plaidoiries, bref, désintérêt pour la défense
de nos droits dans cette partie du monde ou plus exactement mauvaise
appréciation de nos intérêts au cœur
d'une zone pourtant riche en hydrocarbures, dont les Canadiens
ont déjà largement entamé l'exploitation.
Mais une nouvelle chance s'offre à la France, à condition
de la saisir à temps. En effet l'article 76 de la convention
de Montego Bay sur le droit de la mer dispose que tous les pays
côtiers peuvent demander l'extension de leur juridiction
au-delà des 200 milles marins jusqu'aux limites du plateau
continental. La France a jusqu'en mai 2009 pour déposer,
auprès de la commission onusienne compétente, un
dossier qui doit contenir des relevés bathymétriques
et sismiques et demande environ deux ans pour être constitué.
Or rien n'est encore décidé, bien que Mme Girardin,
alors ministre de l'outre-mer, ait annoncé en novembre
2004 qu'une sortie du navire de l'IFREMER Marion Dufresne allait être
programmée début 2006 pour effectuer ces levées
autour de Saint-Pierre-et-Miquelon.
Le sujet est de toute première importance car la commission
du plateau continental n'a pas mandat pour statuer sur les différends.
Si la France annonce sa décision de déposer ce
dossier, le Canada, qui a déjà fait connaître
son intention d'étendre sa juridiction 170 milles marins
au-delà des limites de sa zone économique exclusive
actuelle, sera dans l'obligation soit de négocier, soit
de se rendre devant un tribunal d'arbitrage international.
Il s'agit bien là d'une occasion inespérée
de renégocier en 2007 les accords franco-canadiens sur
les pêches conclus en 1994, et d'obtenir la maîtrise
du sous-sol marin sur des espaces supplémentaires riches
en hydrocarbures.
Je sais bien que certains diplomates frileux baissent déjà la
garde, considérant que la sentence arbitrale de New York
nous prive de la possibilité de revendiquer nos droits.
Mais les spécialistes du droit international maritime
savent que cet argument ne tient pas, puisque le tribunal arbitral
de New York n'avait pas mandat pour statuer sur le plateau continental.
Les juristes canadiens eux-mêmes, à propos de l'arbitrage
frontalier de 2002 établissant la frontière maritime
entre la Nouvelle-Ecosse et Terre-Neuve, font état des
possibilités offertes à la France par la Convention
sur le droit de la mer. Même le Danemark, qui possède
entre le Groenland et le Canada une île minuscule, mouvante
et inhabitée, Hans Island, a informé le Canada
de sa décision de déposer son dossier auprès
de la commission du plateau continental ; et le Canada va négocier
avec le Danemark.
Le silence et l'absence de décision du Quai d'Orsay me
laissent perplexe et me désespèrent... La France
s'est contentée de demander aux Canadiens s'ils consentiraient à négocier
; ils ont évidemment répondu par la négative
car ils n'y ont aucun intérêt s'ils n'y sont pas
contraints ! L'unique moyen de les y forcer, c'est de décider
de déposer un dossier auprès de la commission compétente.
Alors je vous pose la question, Monsieur le ministre : avez-vous
l'intention de saisir cette formidable chance ? Ou bien allez-vous
devenir - ce que je ne peux imaginer - celui qui aura participé par
défaut à l'effacement de la présence de
la France et de l'Europe en Amérique du Nord ?
(...)
M. le Ministre - Monsieur Grignon, je ne braderai pas les intérêts
de Saint-Pierre-et-Miquelon et je défendrai l'extension
du plateau continental. Recourir aujourd'hui à l'arbitrage,
qui nous avait été plutôt favorable en 1992
- il a permis la reconnaissance d'une zone économique
exclusive de 200 milles pour Saint-Pierre-et-Miquelon, alors
que le Canada n'entendait lui reconnaître qu'une mer territoriale
de 12 milles - aurait des effets négatifs sur les relations
franco-canadiennes. Par conséquent, nous sommes favorables à l'ouverture
de négociations en vue d'une coopération renforcée
dans la zone.
(...)
EXPLICATION DE VOTE
M. Gérard Grignon - Monsieur le ministre, vous avez réussi à sidérer
la population de Saint-Pierre-et-Miquelon en affirmant que l'arbitrage
de New York a été un succès. Pourtant, la
France n'a pas obtenu le cinquième de la superficie qu'elle
revendiquait et la zone en question ne contient pas de réserves
halieutiques suffisantes. Ainsi, cet arbitrage a mis fin à la
pêche industrielle à Saint-Pierre-et-Miquelon, a
abouti à la fermeture définitive de l'usine de
Miquelon, a condamné 160 emplois de marins et 370 emplois
d'ouvriers d'usine. Si vous y voyez une victoire, Monsieur le
ministre, nous n'avons pas la même conception de la victoire...
S'agissant du plateau continental, vous avez affirmé que
vous ne participerez pas à l'effacement de la présence
de notre pays en Amérique du Nord, mais si vous n'êtes
pas convaincu de la nécessité de déposer
un dossier devant la commission compétente de l'ONU, je
demeure sceptique.
Je souhaite ne gâcher aucune chance pour mon archipel,
si minime soit-elle. C'est la raison pour laquelle je voterai
votre budget, tout comme, pour des raisons plus générales,
le groupe UMP (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).
M. le Ministre - Je souhaite dire à M. Grignon, dont
je salue l'excellent travail, que je regrette que nous ne nous
soyons pas compris. Je lui propose de venir ces jours prochains
au ministère afin de préparer au mieux les négociations.
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